dimanche , 22 juillet 2018
Le président des boutiquiers mauritaniens de Côte d'Ivoire: “Nous sommes les esclaves de nos femmes”

Le président des boutiquiers mauritaniens de Côte d’Ivoire: “Nous sommes les esclaves de nos femmes”

mauritaniens3La Mauritanie fête les 53 ans de son indépendance, le 28 novembre. A la faveur de cette célébration, la communauté mauritanienne de Côte d’Ivoire dont le réseau des boutiques est  présidé par Mohamed Brahim Ould Laghdaf, organise des journées culturelles les 29 et 30 novembre, pour mieux se faire connaître.

 C’est certainement le plus ivoirien des mauritaniens, ou du moins le plus médiatique. Mohamed Brahim Ould Laghdaf, ex-animateur à Radio Téré FM à Adjamé, est né en 1971 en Côte d’Ivoire. Précisément à Tiassalé, de père et de mère mauritaniens. Il y a grandi et fait une partie de ses études. Avant de décrocher un diplôme en Gestion commerciale à Abidjan. Mais au lieu de demander à travailler dans une entreprise, il décide de créer des boutiques, pour les gérer à l’image de la plupart de ses compatriotes. Porté sur les activités associatives, il a créé depuis 1995, l’Action Culturelle et Sportive du Réseau des boutiques mauritaniennes de Côte d’Ivoire. Mohamed Brahim Ould Laghdaf, le mauritanien qui s’habille souvent en Jeans, basket, polo et casquette, lève un coin de voile sur la vie de ses frères et sœurs, qui suscite souvent beaucoup d’interrogations.

 

• La ville de Tiassalé est un peu comme ton village…

 

– Oui, mon père est arrivé en Côte d’Ivoire depuis 1938. Il a été l’un des premiers mauritaniens à s’installer dans la région de Tiassalé. Il avait pour ami le premier président de la cour suprême de Côte d’Ivoire, Alphonse Boni. J’ai fait l’école à Tiassalé avec des amis qui sont aujourd’hui dans la presse ivoirienne. Ce métier me passionne et c’est pour cela que j’ai fait de l’animation à radio Téré FM à Adjamé. La vulgarisation de la culture mauritanienne est mon crédo. Les ivoiriens ne connaissent les Mauritaniens qu’à travers les boutiques. Sinon l’un des plus grands cinéastes africain, Abderrahmane Sissako, est mauritanien.

 

• On a l’impression que la plupart de vos compatriotes arrêtent très tôt les études pour devenir boutiquiers de quartier…

 

mauritaniens1– Personnellement, j’ai eu l’occasion d’aller continuer mes études dans d’autres pays. Mais j’ai préféré rester en Côte d’Ivoire qui m’a vu naître. Mon père a tout fait ici, il est décédé et enterré en Côte d’Ivoire. J’aime la Côte d’Ivoire. C’est pour cela que je suis dans ce pays. Avec un diplôme en gestion-commerciale, je peux aider mes frères et sœurs mauritaniens dans le commerce.

• Les gens trouvent que vous êtes une communauté assez renfermée…

 

– Je crois que celui qui est renfermé, qui n’est pas ouvert d’esprit, ne peut pas quitter son pays pour aller s’installer dans un autre.

 

– Le problème, c’est comment les Mauritaniens envisagent leur contact, leur rapprochement avec les Ivoiriens. Est-ce que nous allons nous comprendre pour être de bons amis ? Est-ce que nous pouvons partager d’autres choses ensemble ? C’est beaucoup de questions que les Mauritaniens se posent. La Côte d’Ivoire est l’un des pays africains avec le Sénégal, qui accueille une plus forte communauté mauritanienne.

 

• Les Mauritaniens pratiquent-ils la polygamie ?

 

– Les Mauritaniens et surtout les Maures ne pratiquent pas la polygamie. La Mauritanie, c’est quatre groupes ethniques que sont les Maures, les Peulhs, les Soninkés et les Wolofs. En Mauritanie, il y a des Koné, des Diouf… Chez nous les Maures, il n’y a pas de polygamie. Par contre, les autres communautés mauritaniennes pratiquent la polygamie. Mon père a connu une seule femme mauritanienne dans sa vie, jusqu’à ce qu’il décède. On partage ensemble l’islam, mais on a chacun sa culture.

 

• Et toi, tu as combien de femmes ?

 

– C’est vrai que je suis ivoirien dans l’esprit, parce je fais tout comme les Ivoiriens. C’est-à-dire je mange ivoirien, je m’exprime comme un ivoirien, je m’habille ivoirien… Mais en matière de femme, j’ai une mauritanienne. Mon père est décédé en 1993. Donc, c’est moi-même qui ai décidé de ce choix simplement. Je me suis marié il y a seulement trois ans. J’ai 42 ans aujourd’hui et j’ai fait 38 ans sans connaître de femme dans ma vie. Chez nous, on n’impose pas une femme à un homme. J’ai rencontré ma femme en Côte d’Ivoire. C’est une mauritanienne née dans ce pays.

 

• Puceau jusqu’à tes 38 ans ?

 

– C’est faisable, non ? Vous ne croyez pas à cela ?

 

• Si, mais ce genre de cas

 

ne courent pas les rues…

 

– Le doute est permis. Chez nous les rapports sexuels ne se font pas comme cela. Les rapports sexuels, c’est après le mariage. On entend dire beaucoup de choses sur nos femmes et nos hommes. En Côte d’Ivoire, est-ce que vous avez déjà vu des enfants hors mariage d’un mauritanien ?

 

• Les hommes peuvent très bien faire des enfants et ne pas les reconnaître, non ?

 

– Il peut y avoir des cas isolés, mais ils ne sont pas nombreux. Je veux dire que c’est un cas parmi tant d’autres. Sinon, les autres communautés qui vivent en Côte d’Ivoire, on voit leur métissage avec les ivoiriennes. Nous avons des coutumes qui sont assez strictes.

 

• On dit aussi que dans leurs boutiques, les Mauritaniens vont avec la même femme à tour de rôle…

 

– Ce sont des aberrations, des insultes gratuites contre nous. Ceux qui disent cela ne connaissent pas l’importance de la femme. Ces femmes qui viennent ici, viennent voir leur frère. En Islam, on n’est pas frère ou sœur forcément par le sang. Il y a des frères et sœurs par le sein. Un enfant peut être allaité par une autre femme pour diverses raisons. Et nous avons des frères et sœurs par le sang et par le sein… Au lieu de le faire dans les boutiques, qu’est-ce qui nous empêche d’ouvrir un bordel pour accueillir ces femmes ? On ne joue pas avec la femme. La femme est un symbole chez nous. Moi par exemple, j’ai la charge de toutes mes sœurs jusqu’à leur mariage. Il faut qu’elles se marient  avant qu’elles ne quittent chez moi. Je ne peux donc pas considérer la femme comme un objet.

 

 

• Les gens racontent que les Mauritaniens ne construisent pas, ils n’investissent pas en Côte d’Ivoire…

 

– Personnellement, moi j’ai  tout ici. J’ai ma maison familiale en Côte d’Ivoire. Nous avons même des maisons en location ici. Je passe huit  mois sur douze en Côte d’Ivoire.

 

 

– A Attécoubé, ils sont nombreux les Mauritaniens qui sont mariés à des Ivoiriennes. Au Nord de la Côte d’Ivoire, dans la région de Korhogo, on trouve des mauritaniens qui ont des femmes Sénoufo. Il y a des Mauritaniens qui ont des mères Guéré, Yacouba. L’ancien international ivoirien, le footballeur Omar Ben Salah est d’origine mauritanienne. Peut-être que la seule chose qui nous différencie des autres communautés vivant en Côte d’Ivoire, c’est le fait de ne pas trop nous montrer. Est-ce que vous avez déjà vu un restaurant mauritanien en Côte d’Ivoire?

 

• Non, pas à ma connaissance…

 

– Nous n’avons  pas de restaurant, encore moins de mosquée. Nous prions dans les mêmes mosquées que tout le monde. Nous mangeons  dans les mêmes restaurants que les Ivoiriens, quand nous le pouvons. La preuve, nous sommes dans un restaurant ivoirien en train de manger ivoirien.

 

• Autre chose, pourquoi les Mauritaniens ne prennent jamais d’appartement en location et restent  confinés dans leurs boutiques ?

 

– Le seul secret pour bien gérer une boutique, c’est l’endurance. Il faut travailler tous les jours de 6h à 22h, dormir sur place, oublier les sorties dans les maquis, restaurants et bars. Ce sont des dépenses que les Mauritaniens évitent de faire. Les Mauritaniens préfèrent payer leurs impôts, être en règle et travailler dur. Ils préfèrent dormir dans leurs boutiques au lieu de louer des maisons et avoir des charges supplémentaires. Tout le monde a envie de vivre à l’aise. Mais pour réussir, il faut se priver de beaucoup de choses. Aujourd’hui, toutes nos boutiques deviennent des superettes, voire des supermarchés. Ce sont des emplois qu’on crée. Il y a environ 16 000 boutiques de Mauritaniens en Côte d’Ivoire. Multipliez ces 16 000 boutiques par trois, cela fait autour de 48 000 emplois qu’on crée.

 

• Est-ce vrai que vos boutiques sont financées par votre Ambassade ?

 

– Ce sont des histoires. Elle ne nous a jamais aidés pour créer nos boutiques. Les premiers Mauritaniens qui venaient en Côte d’Ivoire, vendaient des bœufs. Avec le temps, ils se sont intéressés à la distribution. Ce sont des familles qui créent les boutiques. Ensuite, ils emploient des gens qu’ils payent à la fin du mois. Parfois, ces familles mettent leurs boutiques en location et ils s’entendent avec le gérant pour se partager  les bénéfices. C’est comme cela que ça se passe. Il n’existe pas d’ambassade au monde qui reçoit des financements pour s’occuper de ses ressortissants. L’Ambassade de Mauritanie n’est pas une institution financière.

 

• Vos femmes n’accouchent pas en Côte d’Ivoire…

 

– Ceux qui le disent ne savent pas de quoi ils parlent. Moi qui vous parle, je suis Mauritanien, je suis né à l’hôpital de Tiassalé. Que les gens aillent vérifier dans les maternités ivoiriennes. Est-ce qu’il faut faire du tapage chaque fois qu’un Mauritanien naît dans une materni-té ? On raconte aussi que les Mauritaniens ne font pas de funérailles. Mais les gens doivent avoir à l’esprit que nous avons nos coutumes. Nous sommes musulmans. Les morts, on les enterre automatiquement. On enterre nos morts avant 24 h.  Et celui qui ne croit pas, qu’il cherche à me rencontrer pour que je l’emmène au cimetière de Koumassi, Williamsville, Yopougon, Abobo… pour s’en convaincre. Les affaires de fêtes, de décès, mariage et autres, nous les Mauritaniens, on ne fait pas de tapage.

 

• Tu as des sœurs qui sont mariées à des ivoiriens ?

 

– Bien sûr ! Elles se marient avec qui elles veulent. Chez nous, la femme n’est pas notre esclave. On ne l’insulte pas, on ne l’humilie pas, on ne la frappe pas. Chez les autres, c’est une fierté de frapper leur femme. Ce n’est pas le cas chez nous. Les gens disent que nos femmes sont belles, claires et fortes. Nous sommes fiers d’être l’esclave de nos femmes.

 

• Elle peut te commander, si tu es son esclave ?

 

– Je suis désolé. Quand la femme commence à élever la voix, il est mieux de vous séparer et garder de meilleurs rapports après. Tu n’es pas obligé de te comporter avec elle comme tu le ferais avec un homme.

 

• Comment se fait le mariage chez vous ?

 

– Chez nous pour aller demander la main d’une femme, il faut être un vrai garçon. Une seule femme peut avoir cinq  ou six prétendants qui viennent voir la famille. Chaque prétendant devra montrer sa valeur. Celui qui est le plus fort aura la faveur de la fille. C’est elle seule, qui a le dernier mot.

 

 

 

• Pour se marier, combien faut-il ?

 

– Dans les villages chez nous, c’est environ un million de francs CFA et dans les grandes villes du pays, ça peut aller jusqu’à dix millions, voire vingt millions.

 

 

 

Par Patrick Bouyé

 


bouyepat@topvisages.net

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